Anthropologue, chercheur et professeur émérite, Jean-Didier Urbain s’est spécialisé sur le sujet du tourisme. Il a notamment publié l’Envie du monde, en 2018. Il nous parle des voyages, après deux ans de crise sanitaire.

Pensez-vous que la crise sanitaire impacte l’envie de voyager ?

Il est certain que la crise sanitaire, comme un gigantesque catalyseur, a accéléré les choses qui étaient en amorce, comme l’essor du télétravail, la généralisation de l’enseignement à distance, la rupture avec un modèle de vie urbain, etc. Elle a également touché au désir de voyager, même si ce n’était déjà pas rose : par exemple, les échanges du programme Erasmus, mis à mal par le Brexit et les différences de pouvoir d’achat entre les pays, battaient déjà de l’aile…  Le risque ? Que cette crise, en provoquant un phénomène de repli sur soi, mette en péril le voyage comme moyen de prendre conscience du monde. Rester chez soi, c’est rester dans une ère de relative ignorance : rien ne vaut l’expérience de la diversité du monde et de la rencontre avec autrui !

Mais en ces temps de crise, il est facile d’allumer sa TV ?

En deux ans, on a eu tendance à tout intérioriser : le travail, les loisirs… Mais derrière son écran, même si on est de plus en plus habile à reconstituer la réalité, on ne retrouve jamais les mêmes expériences sensorielles que sur le terrain : pensez à ce que l’on ressent, au milieu de la foule, dans un souk, toutes ces couleurs, toutes ces odeurs… C’est irremplaçable. Déjà, Montaigne aimait s’égarer avec des gens, des lieux, des mets qu’il ne connaissait pas. C’est une allusion à la « sérendipité », cette part d’aventure, de liberté, d’imprévu, aléatoire, que l’on découvre alors qu’on ne la cherchait pas.Un peu comme lorsqu’on feuillette un dictionnaire papier et que l’on tombe sur des mots que l’on ne cherchait pas.

Quid du voyage de masse ?

Oui, ce n’est pas le meilleur tourisme possible, d’autant que le développement des séjours courts est le facteur le plus polluant de la planète. Ce qui interroge : ne faudrait-il pas mettre en place une politique de régulation, dans la mesure où 95% des touristes se concentrent sur 5% du territoire comme Venise, Athènes ou le Machu Picchu ?  Réguler le tourisme, même pour protéger la planète, prête à discuter :  le tourisme est loin d’être un divertissement futile, et en permettant de sortir de chez soi, il participe à l’expérience du monde. Une notion primordiale…

Et bénéfique ?

Oui, la santé a longtemps été un facteur du développement du tourisme. Du 19e siècle et ce, jusqu’à la fin des années 50, on envoyait les enfants des villes au vert l’été, afin qu’ils puissent y respirer le bon air de la campagne. Cela leur permettait également de découvrir la vie rurale – les champs, les bêtes… et de comprendre que tout le monde ne vivait pas comme eux, exactement comme le font encore les collégiens qui partent aujourd’hui en séjour linguistique ou en colonies de vacances. A cet âge, rien ne remplace ce type d’expérience pédagogique. Comme le dit ce proverbe islandais, « un enfant qui ne sort pas de son village devient vite un idiot ». C’est tout le sens du tour des aristocrates anglais, puis des étudiants, afin de compléter leur formation intellectuelle par la visite de Rome, Genève, Paris… comme le font encore les compagnons de France, par exemple. On pense aussi à Paul et Virginie, sur leur île : pour connaitre où l’on est, il faut qu’il y ait conscience de l’existence d’un « ailleurs » : la réalité du monde ne se résume pas à son propre univers.

C’est si confortable de rester chez soi !

Oui c’est évident et on n’a jamais voyagé, spontanément, par plaisir, comme on ne s’est pas baigné en mer, avant peu. Il a fallu apprendre à nager et à voyager, en apprivoisant ses peurs de se noyer, de disparaitre, etc. On a cette image d’Épinal de 1936 avec la France entière en vélo, sur les routes des premiers congés payés… mais c’est faux. Les six millions d’ouvriers sont allés à la pêche ou à la pétanque, mais ils n’ont pas eu l’idée de voyager. Le voyage, dans ces années-là, était associé à un déchirement : le déchirement de l’exil (exode rural) ou de la mobilisation pour la guerre. L’éducation au voyage, qui s’est généralisé notamment via les auberges de jeunesse, est un acquis extraordinaire.

C’est cet acquis qui est en jeu aujourd’hui ?

Tout à fait. Tous ceux qui ont la culture du voyage ont vu le retour à la normale, cet automne, comme une véritable libération : depuis deux ans, on rêvait de tours du monde et de découvertes à la Phileas Fogg.  Mais les Français sont pris entre un mouvement d’ouverture et un autre, de repli : la crise sanitaire a aussi ravivé une certaine méfiance avec des réactions contre les masques, les tests, les vaccins mis à disposition par le gouvernement… Le Covid a eu tendance à accroitre ce type de «  recroquevillement », loin de tout, avec l’idée d’une autarcie alimentaire, scolaire, etc. Un peu comme Vendredi sur son île déserte. Ce qui ne va pas dans le sens du voyage…

Que veulent les adolescents ?

Il ne faut pas oublier que le voyage est pour nous tous une façon de décompresser, comme les permissions, étaient, pendant la guerre, le moyen d’empêcher les soldats de déserter. Lors des derniers confinements, les gens avaient envie de transgression et d’évasion, et parmi eux, les jeunes, pour qui il devenait difficile de se cantonner seulement aux réseaux sociaux. Mais certains se sentent vulnérables et fragiles, un mal -être consécutif à la crise sanitaire, dont on n’avait pas mesuré l’ampleur, avec l’apparition de troubles de toutes sortes : boulimie, violence, addictions, dépression…  Ce monde d’après, comment sera-t-il ? Est -ce que ce sera la méfiance qui l’emportera ou bien l’envie de parcourir le monde ? Nul ne peut le prédire, tout dépendra du trauma.

Propos recueillis par Agnès MOREL.

A lire :

  • L’Envie du monde, par Jean-Didier Urbain, éditions Bréal, 2018.