Après des études de géographie, Cédric Gras est parti, à 18 ans, parcourir le monde : du Tibet à l’Albanie, du Pakistan à la Mongolie… avec une passion pour l’Eurasie. Il s’est ensuite installé à Vladivostok, où il a dirigé l’Alliance française. Dans « Saisons de voyage », paru chez Stock au printemps, il nous émerveille en racontant ses voyages… et s’interroge : peut-on encore voyager ? Et comment ?

Votre ouvrage, est-ce une invitation au voyage ? ou une non-invitation ?

Le voyage peut être extraordinaire… ou pas du tout, selon ce que l’on en fait. Je voulais permettre d’en discuter, poser des questions. Se demander comment concilier le monde du 21e siècle, son mode de vie, ses nouvelles technologies, avec le voyage à l’ancienne – je suis nostalgique des grandes explorations du passé, à travers les contrées lointaines. Si tout a été exploré déjà, est-ce possible de voyager encore ? Et comment ? Je m’interroge sur ce que peut être le voyage aujourd’hui, quand les touristes se pressent aux mêmes endroits, en privilégiant la destination au chemin, quand tout voyage doit être fantastique, comme s’il y avait une sorte de promesse à tenir… alors que cela n’est jamais le cas : même aux Seychelles, même dans l’Antarctique, il peut y avoir des jours moins  bons.

 

Quelle place a la langue, alors ? Comme tous les routards, vous ne parliez au début que « trois mots de vocable autochtone » ?

Oui lorsque j’étais ado, j’étais assez mauvais… J’étudiais l’allemand en première langue, je ne comprenais pas trop pourquoi, à quoi cela me servirait. Et puis, partir fut un électrochoc. J’avais fait de la géographie pour comprendre le monde, et pour comprendre, la langue était indispensable ! Quand on voyage – et cela m’a beaucoup marqué, c’est extrêmement frustrant de ne pas pouvoir communiquer, notamment dans les pays asiatiques, à l’autre bout du continent, où personne ne parle ni anglais ni même ce qu’on appelle le globish. On peut bien courir le monde, mais, sans échange, cela peut rester superficiel. On est empêché d’échanger avec les habitants, mais également d’accéder aux textes, ne serait-ce que les slogans publicitaires ou les inscriptions des boites de conserve ! Parler a été une révélation.

 

Vous étiez donc parti à la rencontre des gens ?

Pour tout dire, j’étais d’abord parti faire de l’alpinisme et explorer des montagnes plus grandes que celles qu’il y a chez nous ! Mais les sociétés que j’ai traversées, les gens que j’ai rencontrés, tout cet aspect culturel s’est imposé petit à petit et a pris le pas. Avec du recul, je m’aperçois que tout jeune, je n’avais peut-être pas les clés pour comprendre. Lorsqu’on ne maitrise ni l’histoire, ni la géopolitique, c’est presque du gâchis de partir encore gamin ! Mais l’on a ce formidable appétit de la jeunesse et l’on est prêt à tout, à voyager dans des conditions épouvantables par exemple, s’il y a au bout quelque chose, des émotions, des rencontres. Le voyage a gardé pour moi ce rôle initiatique. Il me fallait partir.

 

Quelles langues avez-vous apprises ?

J’ai commencé par quelques cours de tibétain, puis de chinois et de coréen… Entendons-nous, j’ai un niveau très faible, je suis incapable de m’exprimer, mais cela m’a donné quelques rudiments, permis de comprendre les mécanismes grammaticaux, de reconnaître leurs caractères. Le chinois et le coréen, je les ai étudiés avec des enseignants russes, dans une langue tierce. Ce qui est intéressant : pour l’apprentissage, on arrête alors de prendre son dictionnaire, mais on cherche plutôt des notions, des sentiments, des résonances… Et puis j’ai appris le russe lorsque je me suis posé quelques années à Vladivostok pour enseigner le français, puis travailler à l’Alliance française.

 

Vous aviez choisi l’Est, c’est peu commun ?

Oui, la France et l’Occident en général s’intéressaient assez peu, – et continuent de s’intéresser assez peu aux pays de l’Est. Contrairement par exemple aux Etats-Unis, dont nous avons tous une idée. L’ex-URSS, comme on l’appelle encore, cela ne passionne presque personne, c’est comme un « trou noir ». Il est difficile d’imaginer à quoi cela ressemble, de visualiser les villes sur une carte, d’échanger avec les gens… C’est ce qui m’intéressait en partant. Au fil de mes voyages, j’y ai découvert des contrées gigantesques et magnifiques. J’ai appris le russe et je me suis même « russifié ». M’installer à Vladivostok, c’était, je crois, donner un sens à ces voyages. La sédentarité à l’étranger, dans l’altérité, c’est un autre voyage, qui permet d’approfondir sa relation à une autre culture.

 

Comment en parlez-vous avec les plus jeunes ?

Lorsque je suis invité dans des lycées ou dans des salons du livre, on me pose des questions. Mais faire le tour du monde pour faire le tour du monde, tomber dans une sorte de surenchère des kilomètres, comme cela se fait, cela peut être décevant et ne pas vous apporter tout ce que l’on en espère– en termes d’apprentissages, d’émotions, de rencontres… C’est, je crois, la différence entre le tourisme, avec un billet retour et une date de fin, et le voyage, qui suppose de se couper du monde et de prendre du temps, afin d’improviser au gré des circonstances et des rencontres, et de s’imprégner de là où on est. Ce qui permet une réelle « césure ». Comme ce qui se jouait dans les sociétés traditionnelles, lorsque l’on quittait le groupe, pour devenir autonome, avant d’y revenir, plus tard, en ayant appris des choses sur l’extérieur et sur soi-même.

 

Agnès Morel

Extrait :

« Chacun d’entre nous a ses voix intérieures. Chacun possède sa terre promise. La mienne nichait ses immensités dans le ventre de l’Eurasie. Pourquoi la Russie mélancolique plutôt que partir fonder une start-up en Californie ? Le caractère, voilà le vrai maître de nos destins, notre humeur, notre sensibilité qu’on ne choisit pas, dont on ne se débarrasse pas, qui nous tuera. Nos destinations en disent long sur nos âmes. Un jour, il m’a pris l’envie de confesser la Russie de ses mille péchés, d’éponger la tristesse, de soulager l’affliction des moujiks abreuvés, des babouchkas ployant sous le poids des années. J’ai voulu comprendre les gaillards nouveaux riches et leurs courtisanes aux bagues adamantines. J’ai voulu tout déchiffrer de ce pays, trimbaler partout un dictionnaire aux lettres d’or. Il est l’unique souvenir que j’ai conservé de ces va-et-vient, rafistolé, la tranche noire de saleté, mutilé par mon apprentissage. Comme s’il représentait l’essentiel, comme si explorer un idiome s’était révélé être le plus beau des voyages. » Page 142, « Saisons du voyage », paru chez Stock, en mars 2018.

 

A lire :

  • Saisons du voyage, Stock, 2018
  • La mer des cosmonautes, Paulsen, 2017
  • Anthracite, éditions Stock, 2016
  • L’hiver aux trousses. Voyage en Russie d’Extrême-Orient, éditions Stock 2015
  • Le cœur et les confins, Phébus, 2014
  • Le Nord, c’est l’Est. Aux confins de la Fédération de Russie, Phébus 2013
  • Vladivostok, neiges et moussons, Phébus, 2011

 

Crédit Photo : Julien Falsimagne

 

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