Psycho-praticienne, spécialiste du harcèlement, Emmanuelle Piquet a fondé les centres de thérapie « A 180 degrés » et « Chagrin scolaire ». Elle nous explique en quoi les colonies de vacances peuvent être bénéfiques aux enfants victimes de harcèlement.

 

Quand un enfant est victime de harcèlement, est-ce bénéfique de le changer d’environnement ?

C’est un sujet complexe… Ce dont nous nous sommes aperçus, c’est que 60 à 70% des enfants qui avaient changé d’établissement continuaient à se faire harceler, notamment lorsque rien n’avait été fait pour les aider à interroger leur façon d’être et à changer leur façon de répondre aux harceleurs. Or, lorsqu’on change d’école ou de collège, on se sent encore plus seul, et donc, plus vulnérable. On est dans l’attente, dans l’espoir qu’ici, cela se passe bien. Et cette vulnérabilité, les agresseurs potentiels la repèrent à vue d’œil, comme s’ils avaient une sorte de radar !

 

Quid des colonies de vacances ?

Les colonies, c’est différent. Tout d’abord, pour les enfants qui souffrent de harcèlement, la pression est moindre, puisqu’il ne s’agit que de 2 à 3 semaines à passer ensemble. Et puis, tous les enfants de la colonie sont alors dans la même situation : ils ne connaissent ni le lieu, ni les animateurs… et ils présentent tous la même vulnérabilité. Ils arrivent tous avec un passé vierge de toute réputation, comme une sorte de feuille blanche, ce qui sera l’occasion de sortir de leur « rôle » habituel.

S’ils réussissent à nouer de nouvelles amitiés, ils s’apercevront alors que les relations aux autres  peuvent être différentes de ce qu’ils connaissent jusque-là et qu’ils sont eux-aussi dignes d’être aimés et appréciés. Et ce, uniquement grâce à leur personnalité ! C’est en cela que cela peut être bénéfique et même salvateur : la colonie de vacances peut alors contribuer à modifier leur perception d’eux-mêmes et réussir aussi bien que l’intervention d’un psychologue.

 

Vous encouragez donc ces départs en colonies ?

Ces vacances peuvent être une parenthèse bénéfique dans le quotidien, à condition de ne pas avoir d’attentes trop élevées : pour être claire, je ne dis pas que si l’enfant vit difficilement à l’école, cela ira mieux en colonie de vacances. On n’envoie pas son enfant en colonie, dans l’espoir que cela résolve la problématique du harcèlement définitivement. Car cela n’est pas magique : il y a des enfants que cela épanouit, alors que pour d’autres, cela peut mal se passer. Surtout, il ne faut pas le présenter tel quel… On peut bien sûr espérer que le jeune se fera de nouvelles relations et que cela le rassurera sur sa valeur… mais sans le lui dire. Car cela risquerait de lui rajouter des pressions supplémentaires…

 

Que faire si l’enfant ne souhaite pas y aller ?

Un enfant victime de harcèlement a tendance à s’isoler et se couper des autres… Beaucoup de cas de déscolarisation et de phobie scolaire sont liés à la crainte du harcèlement, mais l’évitement ne résout rien. Comment faire si votre enfant a peur de partir en colonie de vacances ? Contrairement aux idées reçues, il ne faut pas lui promettre monts et merveilles, lui dire que cela merveilleux, qu’il se fera plein d’amis, etc. Quand on rassure trop un enfant, cela peut l’effrayer davantage : si l’on cherche tant à le rassurer, cela l’interrogera et il comprendra qu’il y a un danger potentiel. Mieux vaut lui dire que c’est normal d’avoir peur de ce qui est nouveau et de ce que l’on ne connaît pas, mais que l’on est sûr qu’il y aura des choses intéressantes à vivre et des activités sympa… ce qui est vrai ! Si l’on survend, si l’on sur-positive, cela peut générer des attentes immenses, qui pourront n’être que déçues.

 

Y a t-il d’autres choses, en tant que parent, à ne pas faire ?

Partir en colonie, cela permet de tisser de nouvelles relations, et en cela, cela permet de grandir. Mais c’est impossible, par exemple, si l’on part avec son meilleur ami, car les rôles seront déjà distribués et les enfants feront tout ensemble pendant le séjour. Mieux vaut faire confiance à son enfant et le lui dire : « je sais que tu t’en sortiras bien tout seul ».

Je déconseille aussi de prévenir l’équipe des animateurs en amont, car elle fera tout alors pour le protéger… Avec le risque de le scruter en permanence, de le traiter différemment des autres et donc de l’empêcher de s’intégrer, justement. Mieux vaut ne rien dire.

 

Mais vous conseillez d’intervenir si son enfant se fait harceler à l’école ?

Oui bien sûr ! Si l’on pense qu’un enfant est victime de harcèlement, il ne faut pas le laisser seul avec ses problèmes et l’aider. Un enfant qui souffre envoie des signaux, comme une chute de notes brutale, un problème d’ordre physiologique, type mal de ventre, migraine ou insomnie, à la fin du week-end, ou bien une rupture dans son comportement : un enfant qui devient colérique ou cruel avec ses frères et sœurs, par exemple. Trop souvent, les parents passent à côté du harcèlement en le confondant avec l’entrée dans l’adolescence… or un ado qui ne va pas bien à l’école n’a que l’espace familial pour exprimer son mal-être. Mieux vaut alors ne pas trainer…

 

Quelle aide pouvez-vous alors apporter ?

Si l’enfant est d’accord -car on ne peut rien faire sans son accord, il faut l’emmener voir quelqu’un, un professionnel. Dans notre structure, nous les mettons en confiance, leur proposons de tout nous raconter, puis nous les aidons à s’outiller et à élaborer des stratégies pour résister et faire en sorte que les harceleurs arrêtent de le harceler. L’idée, c’est de ne pas se laisser faire : changer de posture suffit souvent à arrêter le harcèlement. Cet accompagnement, nous y formons de plus en plus d’adultes, qu’ils soient enseignants, CPE ou animateurs de colonies de vacances.

 

Pour aller plus loin :

« Te laisse pas faire », d’Emmanuelle Piquet, publié chez Payot, en 2014

« Je me défends du harcèlement », d’Emmanuelle Piquet, publié chez Albin Michel Jeunesse, en 2016

« Le harcèlement scolaire », d’Emmanuelle Piquet, publié chez Pocket, en 2018

Centre de consultation A 180 degrés – chagrin scolaire : http://a180degres.com/

 

Propos recueillis par Agnès MOREL