Interview de Claire LECONTE, professeure honoraire de psychologie de l’éducation et chercheuse en chronobiologie. Elle nous parle des rythmes de l’enfant.

Les enfants ont- ils aujourd’hui des emplois du temps trop chargés ?

Oui, c’était déjà le cas dans les années 80 quand j’ai commencé à travailler sur l’aménagement du temps des enfants, mais cela devient de plus en plus prégnant. Ce que l’on constate, c’est que cela reflète l’angoisse des parents… Dans un contexte instable, avec un marché du travail mouvant, ils s’inquiètent pour leur propre avenir et transfèrent cette inquiétude à leurs enfants, en liant leur réussite à une suractivité permanente. Il leur faut tout découvrir, tout acquérir, sans perdre de temps. Leur donner du temps libre ou « libéré » irait presque à l’encontre de leur avenir !

Vous parlez de « temps libéré » ?

Oui « libéré » parce que non contraint : un temps pour ne rien faire ou faire quelque chose, selon ce que l’enfant choisit. C’est une notion que j’aime bien, car les enfants vivent majoritairement dans un temps imposé par les adultes. A l’école par exemple, on a tendance à les presser. Dès la maternelle, on leur demande de se dépêcher, pour enfiler leurs chaussures, leurs manteaux… À cet âge, si on enlève le temps de l’habillage, des récréations, des repas, de la sieste, il reste peu de temps en effet aux enseignants pour boucler les programmes. Alors que l’on sait que, pour bien apprendre, les enfants ont besoin de temps de respiration dans la journée.

Ces temps de respiration sont nécessaires ?

Oui, par exemple, le matin, il faut éviter de ne proposer que des maths et du français, des matières très coûteuses en attention. Pour alterner, les enseignants peuvent aussi faire de la musique, des arts plastiques, du sport… On sait aussi qu’il y a des moments où l’on est plus ou moins disponible physiologiquement : en chronobiologie, on connaît bien aussi le « creux méridien », c’est à dire le coup de fatigue après le déjeuner, qui correspond, non à la digestion comme on le croit souvent, mais au milieu du cycle de 24 heures. Ce creux nécessiterait pour tout le monde une véritable pause, ne serait-ce que 15-20 minutes chez les plus grands. Le Japon l’a bien compris : on est bien plus performant après une sieste.

Donc, la sieste est recommandée ?

Oui, les études le montrent, les enfants sont fatigués. Ils devraient dormir plus longtemps et plus régulièrement, or, on leur demande souvent de suivre le rythme des adultes, par exemple, en se couchant tard le week-end. Mieux vaut au contraire un horaire régulier, car la grasse matinée ne permet pas de rattraper le sommeil manqué. En revanche, on sait que dormir 45 minutes au moment du creux méridien le week-end permet de récupérer une partie de la fatigue accumulée la semaine. Beaucoup de parents se posent la question : oui la sieste est bonne pour tout le monde, et pas uniquement pour les plus petits !

On allège donc le planning ?

Oui, pour un enfant, disons qu’une activité culturelle et une activité sportive, c’est bien, en choisissant les horaires les mieux adaptés à ses besoins : plutôt que les fins de journées, il vaut mieux privilégier le mercredi ou le samedi. Attention, on veut souvent en faire trop et un enfant en suractivité va avoir tendance à zapper, passer d’une activité à l’autre, sans s’investir véritablement, ni développer une vraie passion.

Mais, le reste du temps, ne vont ils pas s’ennuyer ?

On va finir par leur interdire de rêvasser ! (rires) Non, c’est important de les laisser traîner, le soir en rentrant de l’école ou bien le week-end, sans rien faire et sans qu’on ne les invite à faire quelque chose. Plus l’enfant a du temps pour ne rien faire, plus cela contribue à développer son imagination. Certains sont un peu perdus, parce qu’on les a habitués à s’occuper en permanence. Il faut alors leur expliquer qu’ils en ont de la chance de pouvoir traîner et prendre du temps ! Ce n’est pas du temps perdu, mais du temps pour eux, pour leur bien être. Et puis, cela les rend autonomes, capables de s’occuper par eux-mêmes, de prendre des décisions, et c’est important.

Il faudrait leur donner le choix ?

C’est la question de l’envie des enfants. Bien souvent on s’aperçoit que ce sont les parents qui les inscrivent, afin qu’ils goûtent de tout, sport, musique, arts plastiques… Mais il ne faut pas oublier qu’un loisir n’est pas un divertissement et demande des efforts : il faut y aller régulièrement, s’inscrire dans le groupe, comprendre les consignes… et acquérir des compétences nouvelles. Pensez au solfège, en musique. On n’y est pas pour souffler ! Or, c’est plus facile si cela correspond au choix de l’enfant. Le Nord de l’Europe est très en pointe sur l’éducation au choix. Ici aussi, on aurait intérêt à donner aux enfants les moyens de découvrir de nouvelles activités, via des stages multisports, par exemple, et leur laisser la liberté de choisir.

Et si les enfants n’en ont pas envie ?

Il n’y a pas d’obligation ! On peut aussi proposer à l’enfant de faire quelque chose ensemble.  C’est important de se garder un temps d’échange dans le week-end, en revenant à des choses simples, comme une balade en forêt… En les mettant devant les écrans, on ne permet plus aux enfants de s’amuser par eux-mêmes, avec ce que l’on trouve dans la nature, des cailloux, des graines, des pommes de pin…  ce qui permet de stimuler l’imaginaire et la créativité, plus que les jeux éducatifs que l’on trouve en magasin. J’ai d’ailleurs travaillé avec des animateurs de centres de loisirs et de séjours de vacances sur ce sujet.

Parlons des vacances ?

Je comprends que les parents cherchent des colonies à thèmes, mais les enfants, après 2 ou 3 heures d’activités, ont besoin de temps pour eux, sans contrainte, afin de pouvoir buller. Il suffit de les laisser en autonomie, avec des jeux à disposition. A eux de choisir de jouer… ou non.

 

Agnès MOREL

Photo DR La Montagne

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