Grand voyageur, Thibault VIAN est professeur certifié en philosophie. Entre deux années scolaires, il s’est mis en disponibilité pour continuer ses voyages. L’Harmattan vient de publier L’éducation par le voyage, inspiré de sa thèse qui milite pour l’éducation via le voyage.

 

Vous avez travaillé sur les bénéfices du voyage. Quels sont-ils ?

Il y en a plusieurs. Qu’il s’étende sur quelques jours ou quelques années, le voyage permet de découvrir et déchiffrer « le grand livre du monde ». Sortir de son quotidien, quitter ses proches, changer ses habitudes pour aller vers l’inconnu, impliquent de se confronter à la nouveauté, à la différence et de s’y adapter. Faire face à ces situations inédites permet de développer de nouvelles compétences, comme la flexibilité, très utile à l’heure de la mondialisation, ou bien les langues vivantes. En voyageant, comme le dit Descartes, on prend aussi acte de la diversité du monde : on se confronte à d’autres opinions, ce qui oblige à prendre de la distance avec tout ce que l’on croyait acquis et à transformer sa vision des choses. En cela, le voyage peut être une source d’inspiration pour créer un monde nouveau, un monde meilleur, c’est ce que j’appelle la « voyagenèse ». Voyager nous apprend enfin à supporter l’absence de ceux qu’on aime, en les retrouvant par la suite sous un nouveau jour.

 

A quoi cela sert de voyager ? En quoi le voyage forme-t-il la jeunesse ?

Éduquer, c’est apprendre à partir, à sortir du giron familial. C’est le sens du mot grec « pédagogie ». Même si l’on ne sort jamais totalement de soi et que l’on s’emporte avec soi. Plus on part jeune, moins on risque de s’enfermer dans une vision figée du monde. Montaigne invite chacun à  « voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui ». D’autant qu’enfant, notre cerveau est très malléable : les circuits ne sont pas encore constitués, et expérimenter une multitude de lieux, rencontrer des personnes… c’est comme apprendre jeune d’autres langues. Plus c’est entrepris tôt, plus l’expérience du voyage crée des connexions neuronales, qui agissent sur notre représentation du monde.

 

Peut-on emmener avec soi ses enfants en voyage ?

Il n’y a pas d’âge ! Pendant mon voyage en Amérique latine, j’ai rencontré des familles parties avec de jeunes enfants, parfois en camping-car, parfois en bus locaux. Je me souviens d’une famille qui avait vendu voiture et maison pour voyager en catamaran… les adolescents suivaient leur scolarité à distance. Pour leur faire découvrir d’autres choses, on peut faire en sorte qu’ils ne restent pas tout le temps avec leurs parents, par exemple en les confiant à une structure locale, comme un centre de loisirs, une école de langue, ou bien des amis… afin qu’ils fassent leur propre voyage sur place.

 

Comment faire, ensuite, avec les adolescents ? Comment faire si on ne peut pas partir avec eux ?

Quand on n’a pas d’expérience, on peut commencer par envoyer son enfant en voyage accompagné, en échange linguistique ou même partir ensemble, en famille. Bien sûr, tout est balisé, préparé en amont, on sait quel moyen de transport on va prendre et où l’on va dormir à l’avance, mais cela ouvre déjà l’horizon : partir, c’est franchir un cap. On sort de la sédentarité et on va voir le monde.

Ensuite, il s’agit d’aller au-delà de ce premier pas, car si on limite la part d’imprévu, s’il y a toujours un adulte sur lequel on peut compter, si tout est fait à la place du jeune, ce n’est pas ce qui permettra de grandir véritablement.

Au contraire, c’est en prenant des décisions, en devenant acteur de son voyage que l’apprentissage de l’autonomie devient possible. Certaines associations, comme Zellidja par exemple, proposent des bourses pour aider les jeunes à organiser eux-mêmes leur voyage : prendre les billets, faire les réservations, organiser les nuitées… dans un cadre sécurisé. En faisant ses propres choix, en prenant de telles initiatives, on gagne en autonomie. Ce n’est plus un « voyage par procuration ».

 

C’est si important de devenir « acteur » de son voyage ?

Contrairement à ce qui se passe à l’école, voyager permet de vivre « pour de vrai » les apprentissages : il ne s’agit plus d’exercices faits dans une salle de classe, sans impact réel. On se mobilise physiquement. S’il y a un problème, si l’on se trompe, on en subit les conséquences. Le voyage est une école de la débrouillardise. Et, depuis Célestin Freinet, on sait que l’on apprend mieux en faisant, en expérimentant, en agissant.

Cet apprentissage n’est pas divisé en matières, ni en heures de cours, c’est une éducation intégrale qui mêle la théorie et la pratique, les émotions et la raison, la physique, la littérature et la géographie. Le voyage fait le lien entre les savoirs. Enfants et adolescents voyageurs deviennent des aventuriers pour lesquels les apprentissages ont un sens, car vécus grandeur nature.

Je trouve aussi important que les jeunes écrivent leurs aventures, qu’ils créent quelque chose d’original à partir d’elles, pour garder une trace, communiquer à d’autres leur expérience et prendre de la distance par rapport à elle.

 

Et pourtant, beaucoup de parents ne proposent pas de tels voyages à leurs enfants ?

Oui, car on a tendance à croire que voyager exige des ressources financières importantes, alors qu’il existe des manières originales de voyager. Il y a aussi une part de risque, qui fait peur. Prenez Laura Dekker, qui a commencé la voile dès sa plus jeune enfance : à 10 ans, elle navigue, seule, vers les eaux intérieures du nord des Pays-Bas, jusqu’aux îles Wadden en mer du Nord. A 13 ans, elle entreprend un voyage initiatique qui la mène jusqu’à la Grande Bretagne, jusqu’à ce qu’elle soit ramenée à ses parents par la police. De 14 à 16 ans, elle se lance dans un tour du monde en voile, en solitaire, et franchit l’Atlantique, le canal du Panama, etc. On est bien loin du voyage accompagné, c’est presqu’un voyage « rebelle ».

 

Comment faire pour inciter les jeunes à partir ? Dans votre ouvrage, vous évoquez un Erasmus universel ?

Oui, la mobilité Erasmus est plutôt utilisée aujourd’hui par des familles d’un niveau social élevé, assez aisées et déjà tournées vers l’international. Peut-être pourrait-on proposer aux jeunes de tous les milieux, notamment populaires, et aussi aux écoliers, de voyager. Entendons-nous, il ne s’agirait pas de vacances all inclusive, mais d’un voyage en itinérance, où l’on puisse apprendre la liberté, l’autonomie, avec, au besoin, une allocation dédiée.

 

En même temps, c’est devenu assez facile de bouger, avec les charters, les nouvelles technologies… Cela ne risque pas de nuire, paradoxalement, au voyage ?

Avec la technologie actuelle, c’est devenu très facile. On peut rapidement réserver un bus, un hôtel… Aujourd’hui les applications « google maps » ou « maps.me » permettent de se géolocaliser et de trouver son chemin. Cela limite les risques, on peut se déplacer partout et où que l’on soit, envoyer des messages rassurants à ses parents. Toutes ces technologies, cela pourrait faciliter les départs de la jeunesse.

En même temps, la plus grande richesse en voyage, c’est ce que l’on n’avait pas prévu. Lorsqu’il faut faire face à l’imprévisible, lorsqu’on rencontre des gens que l’on n’avait pas prévu de rencontrer… C’est ce qui nous enrichit considérablement. C’est une porte ouverte sur la rencontre, qu’elle soit amicale, amoureuse… tout en comprenant une part de danger.

Cet imprévu, on apprend à y faire face : si vous êtes en Argentine et que vous vous faites braquer, vous aurez plus de chances en restant calme, sans chercher à négocier. C’est en voyageant que l’on apprend à voyager, que l’on comprend les codes, que l’on« ressent » les choses et que l’on réussit à réagir dans des situations peu communes. En commençant par une semaine d’échange scolaire à Madrid, puis en évoluant peu à peu vers des voyages en itinérance.

 

Quid de la préparation, des guides que l’on consulte tous avant de partir ? Comment faire ?

Dans L’usage du monde, l’écrivain Nicolas Bouvier raconte qu’il part en voyage avec « l’esprit d‘enfance », une disposition à s’émerveiller, en posant plein de questions partout et sur tout. Voyager, c’est se mettre dans la peau d’un enfant qui va découvrir un nouveau pays, sans jugement préconçu et avec une immense disponibilité d’esprit. Cet étonnement, ce questionnement, cela ne s’apprend pas. C’est la curiosité naturelle des enfants dont parle le philosophe Aristote.

Pour autant, parcourir les Atlas, lire les livres qui nous font voyager – je pense par exemple aux voyages extraordinaires de Jules Verne, cela nous fait rêver : ils enflamment l’imagination et nous voyageons aux côtés des personnages. Enfants et adolescents peuvent s’identifier à eux, les prendre comme exemples, ce sont des modèles, tels les enfants du capitaine Grant qui parcourent le monde à la recherche de leur père.

Les guides de voyage donnent aussi des idées ; ils sont à prendre comme des points de départ et pas comme des chemins tracés d’avance, qu’on devrait suivre à tout prix.

Pour la préparation matérielle, pas de règles générales, un voyage à cheval ne demande pas le même équipement qu’un échange scolaire ou une randonnée dans les Alpes. L’enjeu éducatif, c’est que le voyage oblige à se délaisser des choses matérielles, celles qui ne sont pas indispensables, pour se concentrer sur l’essentiel, qui souvent, tient à peu de choses. Et à prendre le plus grand soin de ce qu’on emporte avec soi.

 

 Propos recueillis par Agnès MOREL.