Docteur en histoire, chercheur associé laboratoire IIAC-EHESS et Centre Norbert Elias, enseignant-chercheur à l’université de Genève, Nicolas Palluau est spécialiste des mouvements de jeunesse, de l’éducation populaire et des colonies de vacances. Il revient avec nous sur un siècle de colonies de vacances et nous apporte son éclairage.

 

Comment vous-êtes vous intéressé aux colonies de vacances ?

En travaillant sur la formation des éducateurs scouts, dans les années 20 : au sortir de la guerre, la Picardie exsangue, reçoit l’aide des Etats-Unis. Le Comité américain pour les régions dévastées, dirigé par Anne Morgan, fille du banquier J.P. Morgan, fait venir des jeunes femmes américaines en Picardie pour soutenir la reconstruction, tant économique que culturelle : il recrée des cheptels de bétail, tout comme il forme des éducateurs scouts. Un esprit qui va inspirer les colonies de vacances. Les Américaines réalisent ce que les Français ne réussissaient pas, former des éducateurs de groupes d’enfants et d’adolescents en plein air.

Elles existent déjà ?

Le principe d’envoyer les enfants des villes à la campagne prend corps à la fin du XIXe siècle en Suisse puis dans le reste de l’Europe. En France, les premières colonies sont laïques (Edmond Cottinet à Paris) ou catholiques (l’abbé Souhé à Saint Etienne). Il s’agit d’une institution sanitaire et sociale, qui vise à lutter contre la tuberculose, en envoyant les enfants malades, issus de quartiers populaires, au grand air. Sur recommandation du médecin, il partent un mois ou deux, à la campagne, la montagne ou la mer, en famille d’accueil. L’institution donne en modèle implicite aux petits citadins la vie des familles rurales, auprès des animaux et dans les champs.

Quand cela change-t-il ?

Dans les années 1930, ce système se transforme en s’inspirant des pratiques du scoutisme (nuits sous tente, grands jeux de plein air…) et les colonies de vacances deviennent collectives. Le besoin émerge de former des éducateurs compétents dans l’accueil de groupes de plein air. En 1937, naissent les CEMEA[1], qui se chargent de former les moniteurs, essentiellement des enseignants qui y consacrent leur été. Une proximité avec le monde enseignant qui explique pourquoi l’éducation nouvelle et la pédagogie active, en vogue à cette époque, se diffusent au sein des colonies de vacances.

Et les colonies connaissent un véritable essor ?

Oui, à tel point que l’on parle « d’âge d’or » pour évoquer l’après-guerre : 200 000 enfants partent en colonies en 1937, puis 900 000 en 1952 et 1,3 million en 1967 ! Elles sont désormais organisées par les collectivités territoriales, surtout les mairies, mais aussi par les comités d’entreprises (PTT, SNCF, banques…) qui y envoient les enfants de leurs salariés. Dans les années 60, tous possèdent de l’immobilier, la Haute Savoie et la Charente Maritime sont les deux départements les plus équipés, ce qui permet de faire partir facilement les enfants et de démocratiser les vacances, qui jusque-là étaient restées l’apanage des classes aisées. Les colonies participent à la perception d’un progrès social collectif, d’autant que jusque dans la décennie 1960, le système scolaire reste encore fortement ségrégué.

Quid de la proximité avec les mouvements Scouts ?

Les deux se sont progressivement éloignés et dans un contexte de guerre scolaire, les colonies de vacances sont vues comme un prolongement de l’école publique, d’autant que les communes aident financièrement les familles à y envoyer leurs enfants. L’Etat s’implique même en créant, en 1946, un diplôme pour les moniteurs, qui deviendra le BAFA.

On en parle moins aujourd’hui ?

Oui parce que ce clivage s’estompe avec l’apparition, dans les années 90, de nouveaux acteurs qui, sur le modèle des opérateurs touristiques, proposent aux enfants toute une gamme d’activités : voile, musique, langues… Transformant une fois encore le concept des colonies de vacances, qui étaient jusque-là centrées sur l’éducation à la vie en collectivité. Mais le contexte a changé : le secteur s’est professionnalisé, les moniteurs par exemple n’étant plus des enseignants, mais des salariés, et les financements publics, qui avaient accompagné ce qui est perçu aujourd’hui -à tort ou à raison- comme l’âge d’or, ont diminué.

Ces financements publics, c’est important ?

Oui, nous assistons aujourd’hui à une baisse d’investissement des pouvoirs publics, du moins sur le long terme. Les familles aisées faisant le choix de colonies collectives optent souvent pour un entre-soi de consommation. Les mairies organisent toujours des séjours, ils accueillent le plus souvent  les enfants les plus défavorisés socialement, façonnant une représentation collective dépréciée. D’autres, comme le Secours Populaire proposent d’envoyer les enfants des banlieues prendre l’air dans des familles à la campagne ! Nous assistons au retour d’une formule épuisée pendant la décennie 1930. C’est  le marqueur d’un temps de crise et en même temps d’une évolution de l’institution.

C’est donc fini cet âge d’or ?

Les politiques publiques investissent peu de moyens dans l’institution, à l’exception de programmes comme les Temps d’activités périscolaires, mais limités dans le temps. La professionnalisation de l’encadrement tend à faire des colonies de vacances un secteur de l’économie de service, mais l’argument de la conformité technique n’est pas un gage de réussite du vouloir vivre ensemble.

Où en est-on aujourd’hui?

Quelque chose se joue actuellement autour du modèle familial : on ne veut plus de formules avec 250 enfants, mais ce qui rassure les parents, ce sont des effectifs réduits, avec un encadrement de proximité. C’est peut être une clef pour demain, car cela permettrait peut-être de conjuguer les impératifs de coût et de pédagogie ? L’enjeu pédagogique est central : comment rendre l’enfant acteur du projet collectif, comment le faire mieux participer ? On repense la dimension éducative des colonies, ainsi que la forme. A cette condition, la colonie de vacances restera éducative, c’est à dire contribuera à intégrer les individus dans la société.

 

A lire : Nicolas Palluau, « La fabrique des pédagogues, Encadrer les colonies de vacances, 1919-1939 », éditions Presses universitaires Rennes, 2013.

 

Agnès Morel

[1] CEMEA = Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active

Crédit photo EC