En matière d’éducation, on attend beaucoup de l’essor des neurosciences. Qu’apprend-on actuellement sur le fonctionnement du cerveau qui puisse nous permettre de mieux comprendre l’apprentissage des langues étrangères ? Psycholinguiste et directrice de recherche au CNRS, Michèle KAIL, répond à nos questions.

Pensez-vous que l’on attende trop des neurosciences ?

C’est un sujet dont s’emparent les médias, car les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale permettent en effet d’avoir des images précises du cerveau. En tant que psycholinguiste, cela fait dix ans que je m’intéresse au développement des neurosciences et à leur impact sur l’apprentissage des langues vivantes, tout particulièrement dans le cadre du bilinguisme. Si la recherche évolue très vite… les résultats sont encore à consolider. Mais les neurosciences ont permis de faire des découvertes très importantes ces dernières années.

 

Lesquelles, par exemple ?

L’une des découvertes fondamentales est la neuro-plasticité du cerveau, c’est à dire sa capacité à se modifier lui-même en permanence. Pour simplifier, c’est comme si l’on apprenait grâce aux apprentissages précédents. Et c’est une boucle vertueuse, puisque c’est l’apprentissage qui permet d’entretenir cette plasticité du cerveau. En comparaison d’autres systèmes comme la vision par exemple, c’est formidable.  Et ce qui est important, c’est que cette neuro-plasticité, qui affecte toutes les fonctions du cerveau, comme la mémoire, la perception, ou la motricité, est la plus grande lorsqu’il s’agit de l’apprentissage du langage.

 

Est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre les langues ?

C’est plus complexe. Nous savons que cette plasticité n’est pas uniforme tout au long du développement cognitif de l’individu : il y a des moments de plasticité plus ou moins grande. Mais si la plasticité est importante dans l’enfance, nous savons aujourd’hui qu’elle l’est encore par la suite : c’est donc faux de penser qu’on ne pourra pas acquérir une seconde langue après la puberté, ce que l’on pensait autrefois.

 

En revanche, elle ne sera pas la même pour toutes les briques nécessaires à l’acquisition du langage : si l’on peut assurément enrichir son vocabulaire jusqu’à la fin de sa vie, la plasticité sera moindre pour l’apprentissage de la phonétique. Passé la petite enfance, on ne pourra pas atteindre la même prononciation ou accentuation qu’un locuteur natif par exemple, même lorsqu’il s’agit d’une langue proche, comme le français et l’italien. C’est ce que l’on a découvert en faisant des recherches sur des tout-petits.

 

Pouvez-vous nous parler de ces travaux sur les bébés ?

Le nouveau-né est en quelque sorte un citoyen du monde : il pourrait apprendre n’importe quelle langue du monde, mais l’exposition à une langue en particulier, sa langue native, lui fait perdre cette capacité. Pendant sa première année, l’enfant apprend les phonèmes : le français par exemple en contient 26. Ce sont des sons qui lui permettront de se repérer et de distinguer les différents mots, comme « dur » et « pur » par exemple. Mais avant de distinguer ces deux consonnes, « p » et « d », il doit avoir été exposé à un nombre considérable de phonèmes, via une écoute continue et quotidienne. C’est la même chose pour le rythme et l’accentuation des syllabes par exemple. Et c’est ainsi qu’à 4 ou 5 ans, un enfant se sera construit une base linguistique, avec des phonèmes, des mots, des phrases, des petits récits.

 

Que se passe-t-il lorsqu’il y a une seconde langue ?

C’est notamment la question que me posent les familles où l’on parle une autre langue. On me le demande souvent en conférence : si l’on parle arabe, chinois ou allemand à la maison, comment faire ? Faut-il éviter de parler cette langue à l’enfant, qui apprend le français à la crèche ? Non. Si l’on souhaite qu’à terme son enfant puisse devenir bilingue, il faut lui parler les deux langues, le plus tôt possible, de sorte qu’il acquiert le système phonologique de chaque langue. Doit-on avoir peur que l’enfant mélange les deux langues ? Non. Ce que l’on a appris grâce aux neurosciences et que l’on ignorait encore il y a quelques années, lorsque j’ai fait mes études, c’est que lorsqu’une personne est bilingue, les deux langues sont constamment activées et disponibles dans le cerveau, avec un système de contrôle interne qui fait qu’elles n’interfèrent pas l’une avec l’autre. A condition, toutefois, qu’elles soient présentes au quotidien.

 

Comment faire pour devenir bilingue ?

Ce qui est important, c’est que les deux langues fassent partie de l’environnement de l’enfant. La clef de l’apprentissage des langues comme celui de la musique, c’est la répétition qui consolide à chaque fois, les connexions neuronales. Le cerveau a constamment besoin d’être stimulé pour conserver ces connexions. Ce n’est pas comme le vélo ! Et lorsqu’on engage un enfant dans l’apprentissage d’une autre langue, il faut avoir en tête que ce ne sera pas si facile : lorsque l’on se met au piano, il faut jouer 30 minutes par jour pour créer des automatismes indélébiles. C’est pareil pour apprendre une langue ! Afin de permettre à son enfant de devenir bilingue, il faut lui proposer des jeux, des activités, du temps dans cette deuxième langue, en l’envoyant par exemple passer des vacances dans cette partie de la famille, etc.

 

Et si l’on n’est pas bilingue, à quel âge mieux vaut-il commencer une autre langue ? 5 ans ? 10 ans ?

C’est une question centrale pour l’Education nationale… Si l’école primaire proposait de commencer l’anglais ou l’allemand à 5 ou 6 ans, il faudrait que l’apprentissage soit régulier et l’exposition conséquente, sous peine de faire perdre du temps à tout le monde. En réalité, cela ne sert pas à rien, bien sûr, puisque cela développe chez les élèves une ouverture aux langues : l’enfant comprendra qu’un même objet se dira différemment qu’en français. Mais c’est une sensibilisation et cela ne suffira pas, en soi, à parler une seconde langue.

Propos recueillis par Agnès MOREL.